Lucette et Germain, nouvelle 

Lucette a cinquante ans. Elle a rencontré Germain il y a quinze ans, un seul regard a suffi pour qu’elle réalise que c’était lui et pas un autre. Au premier coup d’oeil il lui a plu. Elle qui, quinze ans auparavant, épongeait une profonde solitude avait réussi à trouver en Germain son alter égo.

Les premières années marquaient le lien inséparable de leur relation, Germain comprenait Lucette instinctivement, il la suivait partout, il était comme dépendant de son être, de la validation qu’elle lui accordait. Lucette avait joué de cela, elle avait observé la dépendance de sa moitié, elle avait joué de cela, aujourd’hui elle vivait l’éloignement, la distance, les fuites répétitives de son objet d’amour.

Leur relation a changé avec le temps, il a fait son affaire. Germain est plus indépendant et il a une soif insatiable de liberté, il est là, puis il disparaît, il revient la contempler puis il repart. Germain joue en manifestant ses élans de tendresse et d’affection, il dose parfaitement ce qu’il offre et il s’amuse avec Lucette comme un dealer le ferait avec son acheteur dépendant.  Germain, puise chez Lucette cet amour inépuisable, seule ressource qu’il entretient et donne parfois avec générosité, parfois avec retenue.
Lucette s’en abreuve, à corps perdu comme si à chaque fois elle pensait pouvoir obtenir cet amour de manière illimitée et inconditionnelle, comme auprès d’un parent bienveillant et aimant.
Mais Germain sait stopper, il le fait naturellement, il cesse d’apparaître et la fuit, puis il revient, il rejoue ce jeu de marionnettiste avec sa Lucette, il maintient cette puissance de rétention des sentiments, de la tendresse, de l’affection. Lucette en réclame, elle en redemande, elle perd sa liberté dans cet amour contrôlé, dominé.

Que s’est-il passé ? Elle se désespère à ne plus communiquer avec ce concubin qui était si présent avant, si demandeur. Celui qui se nourrissait de sa tendresse est devenu distant, comme un étranger qui ne partagerait avec elle que le domicile. Le passager agit ainsi, il est libre, elle , elle s’étouffe dans la liberté de Germain.

Comme si un fil invisible tenait Lucette et libérer Germain, la relation a changé, le lien s’est inversé, Lucette est esclave parfois, elle ajuste ses journées, ses horaires, son quotidien pour répondre aux désirs qu’elle projette sur Germain. Lui, il est silencieux comme s’il savait que son silence maintenait Lucette dans sa propre servitude, le mystère qu’il détient la fait plonger elle même dans l’abîme qu’offre la dépendance.

En quinze ans, Lucette s’est isolée dans sa maison, sa passion pour Germain l’a condamnée à son enfermement.
Elle s’est accoutumée de ce replis et elle a conscience que son emploi est le seul lien qu’elle a pu conserver avec les autres. C’est plus fort qu’elle, son attachement la rend obsédée par la satisfaction qu’elle se veut apporter à Germain, elle le voit comme un être malingre, qui ne pourrait vivre sans elle, partout elle parle de Germain, comme s’il était sous sa dépendance, sous sa coupe.
Germain s’en joue, il s’en rit et s’en contre fiche. Germain est libre, libre de la faire souffrir, libre de l’aimer, libre de partir !
Lucette veut l’ignorer, elle le gâte, elle l’oppresse, elle recherche sa tendresse, son affection.

Lucette est aide-ménagère à domicile, dans cette région il y a beaucoup de personnes âgées, elle les aide au quotidien pour le ménage, la cuisine et repart chez elle le soir.
Chaque jour lorsqu’elle travaille, elle pense à Germain. Elle rêve, en travaillant, de le retrouver et de passer une soirée avec lui sur le canapé, devant la télévision. Elle remplit ses journées de rêveries avec Germain, dans ses pensées il l’aime comme au début, il est attentionné et l’écoute. Elle se perd dans ses fantasmes jusqu’au moment où elle rentre chez elle.
Tous les jours de la semaine elle termine son travail à dix-sept heures sans savoir s’il sera là à l’attendre calmement ou s’il est encore sorti pour vivre sa vie. Il n’était pas si volatile quinze ans auparavant.
Quinze années ! Là où le temps peut bonifier certaines relations, il peut aussi en éloigner d’autres.
Ce matin elle décortique, comme chaque lundi, son magazine de programmes télévisés. Elle le lit, et note sur son petit bloc orange, les programmes choisis pour sa semaine, ensuite elle commence à remplir les pages de jeux, les mots croisés occupent le lundi, le mardi et le mercredi. Elle se réserve les mots fléchés pour les jours restants. Avec une tasse de thé et un paquet de biscuits à côté d’elle, elle s’empiffre et boit. « Mais où est-il encore passé ? » se dit-elle, ne parvenant pas à trouver un mot dans cette grille encore vide.
Elle crie « Germain ! Germain ! », mais n’obtient aucune réponse.
Enervée, elle se lève brutalement, et d’un geste maladroit et mal placé elle renverse sa tasse sur le carrelage marron et beige de la cuisine. Elle jure en ramassant les morceaux de porcelaine fleurie puis les jette dans un seau.
Du haut de ses soixante-dix-huit kilos, elle bondit vers la chambre et dévale le couloir. Son coeur s’accélère, elle transpire en approchant de la porte close. De sa main lourde et épaisse elle saisit la poignée en bois, la porte s’ouvre, la chambre est encore plongée dans l’obscurité, les volets sont fermés, elle frappe sur l’interrupteur, un plafonnier en tissu marron s’allume. Il est là, étendu sur le lit, il dort paisiblement. Sa cage thoracique s’élève et s’enfonce au gré d’un léger son qui s’échappe de ses narines. « Il est encore enrhumé » se dit-elle. « A force de trainer dehors la nuit ! Il va attraper la mort ! Il ne se calmera jamais celui-là ! »

Il est huit heures, Lucette entend vaguement le son de l’horloge du salon, seul témoin sonore d’une journée de travail qui redémarre. Elle commence son service à huit heures trente.
Elle retourne à la cuisine, range la vaisselle du petit déjeuner et prépare une assiette pour Germain. Elle quitte la pièce, remplit son sac à main et sort de la maison.
Germain ne travaille pas, il se lève, se recouche, et mange en toute liberté, sans faire attention aux heures. Il vit sa vie dans cette maison qui est la sienne.
Le lundi matin, Lucette travaille chez Madame Loret, une vieille dame veuve depuis trente ans, qui comble sa solitude dans les parties de bridge et les ventes de charité.
Elle apprécie peu madame Loret, cette dernière ne la comprend pas.
La vieille dame a connu la guerre et aime le faire entendre, elle considère les tracas du quotidien comme minimes, elle vit et à plus de quatre-vingt ans, elle continue ses activités.
Sa mondanité et sa popularité agacent Lucette. Elle qui a toujours connu la campagne, qui a grandi dans une ferme où les femmes travaillaient dans les champs, cuisinaient et participaient aux tâches de la maison dès le plus jeune âge, ne peut réaliser cette vie de salon.
Madame Loret a peu de considération pour son aide-ménagère, elle la trouve brutale et peu aimable. En revanche Lucette travaille bien, elle est pointilleuse dans sa besogne et s’applique à entretenir la maison de la vieille dame.
En faisant le ménage, elle pense à Germain, ses rêves lui procurent une grande minutie dans son travail. La vieille dame lui cause peu, elle s’adresse à Lucette uniquement pour lui donner des instructions pour la maison.
La journée passe vite, noyée dans ses pensées elle n’a pas vu le temps passer. Il est dix-sept heures, Lucette peut rentrer chez elle, pleine d’espoir à l’idée de retrouver celui qu’elle aime.
Sur le trajet elle s’arrête faire des courses pour le dîner. Lucette adore cuisiner, c’est sa manière d’occuper ses pensées tout en satisfaisant Germain. Un passe-temps consacré à sa moitié. Elle achète des légumes pour faire une soupe, du lait et de la viande de boeuf. Elle choisit du filet, c’est le morceau préféré de Germain.
A chaque fois que Lucette cuisine du boeuf, et que le four dégage l’odeur de la viande qui cuit, Germain surgit dans la cuisine. Il a faim, le lui montre et est tendre avec elle.
Ce soir-là, elle veut sa tendresse, elle veut qu’il s’occupe d’elle. Qu’il reste à ses côtés, pour la soirée et la nuit. Cela fait trop longtemps qu’il sort tardivement. Une fois qu’elle est endormie il s’évade quelques heures de la maison. Elle ne sait pas où il est dans ces moments d’errance, ni ce qu’il y fait.
Il rentre au petit matin, se glisse doucement dans le lit. Elle le sent s’introduire dans la pièce et se recoucher à ses côtés. Elle ne comprend pas ce besoin de s’évader pour revenir ensuite.
La première fois, elle s’en est aperçue car ses pas avaient laissé de la terre dans la chambre. Il était donc sorti pendant la nuit. La soirée était pluvieuse, la terre adhérait facilement, elle avait réalisé qu’il revenait de dehors.
Lucette n’avait jamais osé lui en parler par peur de lui faire un reproche et de le voir s’enfuir pour toujours.
Toutes ces nuits qu’elle passe, seule dans son lit, à attendre que son amour revienne la retrouver. Toutes ces nuits à avoir peur qu’il arrive quelque chose de terrible à Germain.
Ses escapades nocturnes varient selon les périodes. Parfois cela se produit trois fois par semaine, puis rien pendant un mois et il recommence. La durée du voyage de nuit n’est pas toujours la même, il peut sortir six heures, deux heures, parfois il revient seulement après une heure passée en dehors de la maison.
Pendant ces longs moments d’attente, elle ne parvient pas à dormir, il lui est impossible de penser à autre chose.
Pendant ces heures d’inquiétude, elle ne cesse de penser à lui. Elle s’invente la vie nocturne de Germain en s’imaginant qu’il retrouve une maîtresse, une autre qu’elle ! L’idée qu’il en aime une autre lui est invivable !
Elle peut même perdre la raison dans sa réflexion et s’imaginer qu’il vit une débauche nocturne, qu’il se bat avec ses tiers, et qu’il fait des rencontres en se promenant.
Lucette se rend malade en s’imaginant tous ces scénarios, mais elle est incapable d’agir. Germain est indépendant, au moindre reproche il pourrait fuir et disparaître, elle n‘a aucune emprise sur lui, Lucette le sait et se tait.
Pourtant elle se console en observant que Germain revient toujours vers elle, il la retrouve dans son lit et se glisse sous les draps, à ses côtés.
Lucette préfère se contenter de ces moments de retrouvailles plutôt que de risquer sa disparition. S’il partait définitivement, elle en mourrait, après toutes ces années Lucette l’a réalisé, son amour pour Germain est tellement grand qu’il lui est vital.

Ce lundi-là, elle rentre à dix-huit heures à la maison, il fait encore jour, les journées commencent à se rallonger, elle n’a qu’une seule peur, celle de ne pas le trouver dans la maison.
Lucette ouvre la porte de la cuisine, en s’exclamant « Germain ! Je suis rentrée ! Je suis de retour », puis elle dépose son panier de courses sur la table et range les briques de lait dans le réfrigérateur.
Elle rentre dans le salon et le voit, Germain est là sur le canapé, il la regarde de ses beaux yeux verts. Lucette lui sourit, il détourne la tête. Elle est sereine, il est là. « J’ai acheté du boeuf pour ce soir, ton morceau préféré ! On va se régaler ». Germain ne lui répond pas, il sait qu’elle est déjà emplie de sa présence. Il n’a pas besoin de lui parler.
Ils dînent et regardent ensuite une émission de variété à la télévision. Elle part se coucher dans la chambre, il la suit.
Mais cette nuit-là, il décide de rester à ses côtés, elle le serre contre elle en s’endormant, elle lui dit qu’elle l’aime, qu’il est sa raison de vivre sur terre et sa seule famille. Germain ne répond pas et ne dit rien. Il ne peut pas parler, le félin tigré ne peut que ronronner.